Chère Nourah,
Je ne sais pas si cette lettre franchira les murs de ta cellule de la Maison d’arrêt pour femmes de Camp pénal. Peu importe. Une chronique est une bouteille jetée à la mer. Elle s’adresse à toi, mais aussi à tous ceux qui, dehors, ont fait de ton nom un étendard ou une cible.
Je ne te connais pas, et je ne te juge pas. C’est l’affaire des magistrats. Comme tout justiciable, tu as droit à la présomption d’innocence, à une défense et à un procès équitable. Ce que je sais, en revanche, c’est ce que ton affaire est devenue en quelques semaines : un champ de bataille identitaire. On y parle de moins en moins de ce qui t’est reproché, et de plus en plus de qui est peul, de qui est Guinéen, de qui est «vraiment» Sénégalais.
Quand une affaire individuelle devient un procès collectif
Le mécanisme, tout le monde l’a vu se mettre en marche. Très vite, les commentaires ont quitté les actes d’une seule personne pour viser son origine supposée, sa nationalité, ses papiers, puis la présence même des étrangers au Sénégal. Une faute, si elle est établie, est personnelle. Elle ne se transmet pas à une communauté. Elle ne justifie pas non plus qu’on regarde de travers son voisin, son boutiquier ou son collègue parce qu’il porte tel nom ou parle telle langue.
Pendant ce temps, le feu a pris sur les réseaux sociaux. Trois mouvements citoyens ont déposé plainte contre X pour xénophobie, après avoir recensé des appels récurrents à la haine raciale venus de vingt-cinq comptes différents. Vingt-cinq comptes, c’est peu pour un pays de plus de dix-huit millions d’habitants. C’est énorme pour une société qui se croyait vaccinée et immunisée contre la haine. On a longtemps cru que le mot «xénophobie» appartenait aux autres, à l’Europe, à ses extrêmes-droites, à ses frontières hérissées. Il était simplement en attente d’une occasion.
Samedi 31 octobre, le Sénégal que nous devrions être tous les jours
Samedi 31 octobre, sur la scène de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de la Jeunesse, le Sénégal a répondu. Il l’a fait sans prononcer ton nom et sans citer personne. Il a montré une Afrique unie mais diverse : des peuples, des langues, des rythmes, des couleurs, chacun gardant sa singularité sans qu’on lui demande de s’effacer pour faire de la place à l’autre. Il n’y avait pas de hiérarchie entre les accents, et personne n’a demandé de papiers pour applaudir.
En regardant cela avec mes enfants, je me suis dit que nous tenions là, en quelques minutes de spectacle, la leçon que des mois de débats n’avaient pas réussi à faire passer. L’unité n’est pas l’uniformité. Elle ne demande à personne de renoncer à ce qu’il est. Elle demande seulement de ne pas faire de ce qu’on est une arme contre ce qu’est l’autre.
Je te l’avoue, Nourah, j’ai pensé à toi à ce moment-là. J’ai pensé à tout ce que nous aurions pu nous épargner si cette image avait été notre réflexe, et non notre exception.
Les entrepreneurs identitaires
Ceux que cette cérémonie contredit, il faut les nommer pour ce qu’ils sont : des entrepreneurs identitaires. Ils ont un fonds de commerce, qui est la peur de l’autre, et un marché, qui est la colère de ceux qui vont mal. Leur produit est simple : «Si tu souffres, c’est la faute de celui qui n’est pas comme toi.» Il se vend bien malheureusement en temps de vie chère, de chômage des jeunes et de frustration sociale, c’est-à-dire presque toujours.
Ils ont aussi plusieurs visages. Il y a celui qui insulte le Peul, le Guinéen, l’«étranger». Il y a celui qui, en face, répond à l’insulte par l’insulte et dresse une communauté entière contre une autre. Il y a celui qui attend, tapi dans l’ombre, le moment où la division se convertira en voix, en audience ou en clics. Ils se disent ennemis, mais ils se nourrissent les uns les autres. Chaque propos haineux fournit à l’autre camp la preuve dont il avait besoin, et chaque provocation justifie la suivante.
Ton affaire, que tu le veuilles ou non, leur a offert une aubaine. Une jeune femme, des mots, une origine contestée, des papiers qu’on épluche : tout y était pour faire un feuilleton. Dans un feuilleton, il y a des héros et des méchants, et personne n’a envie d’y entendre parler de nuance. Et pourtant, entre le noir et le blanc, il y a une infinité de gris.
Le plus pernicieux, c’est que leurs discours se déguisent souvent en bon sens. Ils ne disent pas «je déteste les étrangers», mais plutôt «je pose simplement des questions». Ils ne disent pas «chassons les étrangers de notre pays», ils disent «chacun chez soi». La haine ne se présente plus en uniforme : elle s’habille en patriotisme de pacotille, en nationalisme de mauvais goût, en prudence ou en humour, et c’est précisément ce qui la rend si difficile à désarmer.
Ce que l’histoire sait et que les réseaux oublient
Pourtant le Sénégal n’a jamais été une forteresse. C’est un pays de passage et de brassage, adossé à un fleuve, ouvert sur un océan, relié par des routes millénaires à tout ce qui l’entoure. Le Fouta-Toro et le Fouta-Djalon ne sont pas deux planètes. Des hommes de savoir, des marabouts et des commerçants ont circulé de l’un à l’autre bien avant que des administrateurs coloniaux ne tracent des frontières à la règle. Bien avant que la Conférence de Berlin ne nous trace nos frontières actuelles. Cheikh Omar Foutiyou Tall lui-même a tissé son destin entre ces deux mondes. Dakar fut la capitale d’une fédération qui s’étendait sur toute l’Afrique de l’Ouest, et nos propres familles portent presque toutes, quelque part, la trace d’un ailleurs. Le Sénégal a accueilli tous ceux qui étaient persécutés dans leurs pays d’origine. Il a même été la terre d’accueil de Haïtiens, du temps de Senghor, bien avant ceux que Wade a accueillis en 2010, après un tremblement de terre ravageur.
Le nom que tu portes, Ba, se retrouve chez les Peuls comme chez les Wolofs et les Soninkés. Il dit à lui seul l’absurdité des cases dans lesquelles voudraient nous ranger ces nationalistes de mauvais goût.
Et puis, il y a une vérité que les entrepreneurs identitaires se gardent bien de rappeler. Des millions de Sénégalais vivent hors de nos frontières, à Abidjan, à Libreville, à Conakry, à Paris, à New York. Chaque fois qu’ici l’on valide l’idée que l’étranger est un problème, on prépare le terrain pour que là-bas, demain, ce soit notre frère, notre fils ou notre cousin qu’on désigne du doigt. La xénophobie est un boomerang. On la lance toujours sur les autres, et elle revient toujours chez soi.
Fermeté de la loi, fraternité des peuples
Je ne suis pas de ceux qui croient qu’on combat la xénophobie en niant les questions qu’elle exploite. Un pays a le droit de contrôler ses frontières, de savoir qui vit sur son sol, de faire respecter son état civil et de punir la fraude. Un pays doit pouvoir débattre d’immigration sans être traité de raciste. Ce débat est légitime, et l’interdire serait offrir un cadeau aux extrémistes, particulièrement à Tahirou Sarr qui en fait son fonds de commerce politique.
Mais la loi doit rester la loi, et elle doit l’être pour tous. Si elle se montre implacable envers une jeune femme dont les propos ont heurté, elle doit être tout aussi résolue envers ceux qui, derrière vingt-cinq comptes, appellent à la haine contre des communautés entières. Si elle protège les uns de l’insulte, elle doit protéger les autres. C’est à cette égalité-là que nous jugerons si nous sommes un Etat de Droit ou un Etat de circonstances. Rien ne ruine plus vite la confiance dans la Justice que le sentiment qu’elle a deux balances, qu’elle protège les uns au moment où elle s’abat lourdement sur les autres.
Ces Jeux sont ceux de la jeunesse, et ce n’est pas un hasard si ton affaire éclate au moment où le pays célèbre ses jeunes. Ce sont eux qui passent leurs journées sur les réseaux, là où la haine se fabrique en quelques secondes et se partage en quelques clics. Ils sont donc les premières cibles des entrepreneurs identitaires, qui savent qu’on séduit plus aisément une colère de vingt ans qu’une conviction de soixante.
Mais cette jeunesse est aussi notre meilleure chance. Ceux qui se sont retrouvés à Dakar pour concourir ensemble, sans se demander d’où venait leur voisin de ligne de départ, nous rappellent que la génération qui monte sait faire autre chose que se méfier. A nous de lui offrir mieux que des procès d’intention : des écoles qui fonctionnent, des emplois, des lieux où l’on se rencontre autrement que par écrans interposés.
Ce que je voudrais te dire, Nourah
Tu as sans doute beaucoup de temps pour réfléchir, là où tu es. Je ne sais pas ce que tu as dit, ni ce que tu as voulu dire, ni ce que tu penses aujourd’hui. Si des mots ont blessé, ils ont blessé, et la Justice en tirera ses conclusions. Mais je voudrais que tu saches une chose : tes mots, quels qu’ils aient été, n’engagent pas une communauté. Ils n’engagent pas les Peuls, ni les Guinéens, ni les Sénégalais d’où qu’ils viennent. Chacun répond de ce qu’il dit, et personne ne devrait payer pour la parole d’un autre.
Cette cérémonie t’a peut-être échappé, ou tu l’as suivie de loin, sur un écran, ou dans les récits d’une codétenue (j’en profite pour faire un coucou à la brave Ndèye Sow Leïla). Je voudrais qu’elle te serve de miroir. Elle t’a montré ce que nous pouvons être quand nous cessons de nous soupçonner. Elle t’a dit, comme à tous, qu’une Nation ne se mesure pas à la pureté de ses origines, mais à sa capacité à faire tenir ensemble des différences.
Quoi que décide la Justice, tu ressortiras un jour. Alors j’espère que tu trouveras un pays plus grand que celui qui t’a jetée en pâture, un pays qui sait punir sans haïr et juger sans humilier.
Les lumières de la cérémonie se sont éteintes. Les délégations vont s’affronter pendant deux semaines, chacune voulant hisser haut le drapeau de son pays. Et quand finiront les Jeux, une fois que les drapeaux seront pliés, nous nous retrouverons seuls avec nous-mêmes, face à nos fils d’actualité, nos quartiers, nos marchés. La vraie épreuve commence là, quand il n’y a plus de caméras.
Concrètement, cela commence par des gestes modestes : ne pas relayer la vidéo qui humilie, signaler le compte qui appelle à la haine, refuser la blague qui désigne un peuple, et dire, quand on est le seul à le dire dans un salon ou un groupe familial, que ce n’est pas ainsi qu’on a été élevé. Les grandes causes se gagnent rarement dans les grands discours. Elles se gagnent dans les petits refus.
Samedi 31 octobre, le monde a vu un Sénégal fier de sa diversité. C’est à nous de faire que ce ne soit pas un décor. L’impossible n’est pas sénégalais, quand on le veut. Et pour une fois, ce qu’il faut vouloir est à la portée de tous : cesser de faire de l’origine une insulte, et du voisin un suspect.
Fraternellement.
Par Bachir FOFANA
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