Sonko voulait garder le premier rôle. La conférence de presse du gouvernement pourrait bien avoir changé le scénario.

Episode 1 : Le feuilleton devait sauver le héros

La politique ressemble de plus en plus à une télénovela dont les épisodes se suivent sans que les protagonistes semblent toujours en maîtriser le dénouement. Les auditions de la commission parlementaire ont fourni les premières scènes : Guy Marius Sagna et ses collègues dans le rôle des enquêteurs déterminés, les anciens responsables dans celui des accusés qui ne se laissent pas faire, les répliques cinglantes en guise de rebondissements et les réseaux sociaux dans celui d’un diffuseur qui ne rate aucune séquence.

Le public rit, commente, partage. Les camouflets deviennent viraux, les auditions se transforment en divertissement et la question de savoir ce qui a réellement été établi finit parfois par disparaître derrière le spectacle.

Mais le feuilleton ne s’arrête pas à la commission d’enquête. Il se poursuit à l’Assemblée, avec le rejet de la Loi de finances rectificative, puis à la Primature, avec la conférence de presse de Alhaminou Lô, le 25 octobre. Et c’est peut-être là que l’intrigue devient la plus intéressante.

Car si Sonko entendait profiter de la confrontation pour reconquérir l’espace médiatique, réaffirmer son autorité sur Pastef et se présenter en défenseur intransigeant du Peuple, la riposte gouvernementale a introduit un élément inattendu : le protagoniste qui croyait distribuer les rôles pourrait se retrouver prisonnier de son propre scénario.

Episode 2 : Sonko, le metteur en scène qui risque de devenir son propre personnage

La mécanique semblait pourtant bien huilée. On convoque les anciens gestionnaires de l’Etat, on multiplie les interrogations, on remet en circulation le récit des fautes du passé. Puis, lorsque le gouvernement présente des arbitrages budgétaires difficiles, on se drape dans les habits du défenseur du Peuple. On refuse la Lfr, on dénonce les choix de l’Exécutif et l’on se pose en gardien du programme originel.

Le procédé a un avantage : il permet de rester au centre de l’attention sans être constamment interrogé sur la responsabilité directe dans les décisions gouvernementales. On dénonce les contraintes, on conteste les arbitrages et l’on rappelle les promesses. Le récit est confortable : les difficultés viennent toujours de quelque part, mais la fidélité au Peuple demeure toujours de son côté.

Seulement, la politique ne se réduit pas à la distribution des rôles. A force de vouloir incarner simultanément la majorité, l’opposition au gouvernement et le tribunal moral de la République, on finit par créer une contradiction que même les meilleurs communicants peinent à maquiller.

Sonko est aujourd’hui président de l’Assemblée nationale et chef de Pastef. Son mouvement dispose d’une majorité parlementaire. Il ne peut donc pas se contenter de dénoncer les choix de l’Exécutif comme s’il était un simple spectateur de la gouvernance. La question de la cohérence devient inévitable : qui assume les décisions prises hier, les engagements votés et les conséquences des blocages d’aujourd’hui ?

Dans ce feuilleton, le héros risque de découvrir que le public ne se contente pas éternellement de ses déclarations d’intention. Il finit par demander des comptes sur les résultats.

Episode 3 : Alhaminou Lô retourne la caméra

Le 25 octobre, le Premier ministre a choisi de ne pas laisser le récit du rejet de la Lfr se construire uniquement dans les rangs de Pastef. Face à la presse, il a défendu les contraintes budgétaires du gouvernement, rappelé les démarches de dialogue entreprises avec les députés et demandé à la majorité de formuler des amendements précis plutôt que de se limiter à un rejet du texte. Il a également affirmé que le gouvernement avait transmis un mémorandum répondant aux préoccupations soulevées en commission.

Mais l’argument le plus embarrassant pour Sonko est ailleurs.

Alhaminou Lô a rappelé que la Loi de finances initiale de 2026 avait été présentée par Sonko lorsqu’il dirigeait le gouvernement et votée par une large majorité. La Lfr, a-t-il expliqué, s’inscrit dans le prolongement de ce budget et vise à corriger des prévisions bouleversées par l’évolution des recettes et des dépenses.

Autrement dit, le gouvernement renvoie l’ancien Premier ministre à une partie de son propre héritage budgétaire. La scène change de nature : celui qui entendait interroger l’Exécutif se retrouve sommé d’expliquer la cohérence entre ses décisions d’hier et ses objections d’aujourd’hui.

Voilà le véritable retournement dramaturgique. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui a posé la meilleure question ou remporté le duel verbal. Il s’agit de savoir qui peut assumer la continuité de l’Etat sans réécrire son propre rôle à chaque épisode.

Et lorsque le Premier ministre lance aux députés : «ne punissez pas le Peuple. Présentez vos amendements», il déplace le débat vers un terrain politiquement sensible : celui des conséquences concrètes du blocage.

Episode 4 : L’agenda caché, ou le piège qui n’a pas besoin de conspirateurs

La conférence de presse invite à reconsidérer une hypothèse : et si le gouvernement avait compris qu’il n’avait pas intérêt à répondre à chaque provocation par une nouvelle bataille de communication ? Et s’il avait choisi, au contraire, de laisser la majorité parlementaire exposer publiquement ses propres contradictions ?

Nous ne disposons pas de preuves établissant que Alhaminou Lô aurait secrètement orchestré cette séquence pour provoquer la disgrâce politique de Sonko. Mais le résultat observable mérite l’analyse : la majorité a rejeté le texte, le gouvernement a exposé ses arguments et le Premier ministre a publiquement demandé aux députés d’assumer leur droit d’amendement et les conséquences de leurs choix.

Le possible agenda caché se comprend alors moins comme une conspiration que comme une stratégie de positionnement : ne pas empêcher son adversaire de parler, mais l’amener à préciser ses propositions ; ne pas esquiver la confrontation, mais la déplacer vers les responsabilités ; ne pas chercher à gagner chaque séquence, mais laisser la contradiction se manifester au grand jour.

C’est une vieille leçon de philosophie politique. Un adversaire n’a pas toujours besoin d’être vaincu par une attaque frontale. Il peut s’affaiblir en poussant trop loin une stratégie dont les contradictions deviennent visibles. Le piège le plus efficace est parfois celui dans lequel l’adversaire entre de lui-même, persuadé d’y trouver un avantage.

Sonko voulait peut-être faire du rejet de la Lfr une démonstration de fidélité populaire. Le gouvernement lui oppose une interrogation : si le texte est mauvais, quels amendements précis proposez-vous ? Si vous refusez les arbitrages, quelles solutions alternatives financez-vous ? Et si le budget initial avait été défendu par vous-même, comment expliquez-vous aujourd’hui cette rupture de discours ?

Le feuilleton change alors de genre. De la télénovela, on passe à la tragédie politique de la cohérence.

Episode 5 : Pastef, la majorité qui veut gouverner sans porter le poids du gouvernement

Le plus troublant dans cette séquence est la position de PasteF. Le parti dispose d’une majorité parlementaire, mais ses prises de position peuvent donner l’impression qu’il cherche à se distinguer du gouvernement dont il est pourtant issu politiquement.

Le paradoxe est redoutable : revendiquer le pouvoir lorsqu’il s’agit de célébrer les victoires, puis prendre ses distances lorsque les contraintes imposent des choix impopulaires. Etre la majorité quand il faut voter, devenir l’opposition quand il faut protester. Faire de la responsabilité une médaille et de ses conséquences une faute imputable aux autres.

Ce jeu peut procurer un bénéfice médiatique immédiat. Il permet de conserver la posture du combattant, de mobiliser les militants et de donner l’impression que le parti reste fidèle à sa promesse de rupture. Mais il comporte un coût démocratique : la frontière entre la critique légitime et l’obstruction politique devient difficile à établir, tandis que les citoyens peinent à identifier qui assume réellement les décisions.

Les députés ont évidemment le droit de rejeter un projet de loi et de proposer des amendements. Le désaccord parlementaire n’est pas en soi une faute. La difficulté commence lorsque le rejet devient une fin en soi, sans alternative suffisamment précise, ou lorsque le conflit sert davantage à départager des leaderships qu’à améliorer la décision publique.

Le Peuple, lui, ne bénéficie d’aucun privilège de scénariste. Il ne choisit ni le moment du conflit ni les conséquences de son prolongement. Il peut seulement en subir les effets si les institutions n’arrivent pas à trouver une issue.

Dernier épisode : Qui veut vraiment éviter que le Peuple paie la facture ?

Alhaminou Lô a averti que le gouvernement pourrait recourir aux outils institutionnels disponibles si le blocage persistait, tout en affirmant privilégier le dialogue. L’examen de la Lfr en séance plénière constitue une étape décisive de cette confrontation. Il serait prématuré d’affirmer que le gouvernement a déjà gagné la partie ou que Sonko est condamné à perdre son influence. Mais la conférence de presse a modifié les termes du débat : elle a mis en avant la responsabilité budgétaire partagée, la nécessité d’amendements concrets et le risque que le bras de fer institutionnel pénalise la population.

Si le gouvernement poursuit cette ligne avec des arguments vérifiables, des décisions cohérentes et une réelle ouverture au dialogue, il pourrait laisser la majorité s’expliquer devant l’opinion sur les contradictions de sa propre position. Si, au contraire, il se contente de brandir des menaces sans parvenir à démontrer les effets de ses arbitrages, il risque de renforcer le récit de Sonko.

Quant à Sonko et à ses plus fidèles soutiens, ils devront répondre à une question qui ne se résout ni par des vidéos virales ni par des déclarations martiales : comment prétendre défendre le Peuple tout en participant à un blocage dont les conséquences éventuelles pèseraient sur ce même Peuple ?

La politique n’est pas une série où le héros conserve sa popularité parce qu’il parle le plus fort. Elle est l’épreuve de la cohérence entre les discours, les décisions et leurs effets. Un dirigeant peut gagner la bataille de l’image et perdre celle de la responsabilité ; il peut aussi être accusé de blocage alors que ses objections sont fondées. C’est aux faits, aux textes et aux résultats de départager ces lectures.

Dans cette télénovela, Sonko voulait peut-être rester le héros du Peuple. Alhaminou Lô vient de lui rappeler que le public peut aussi demander au héros de rendre compte du scénario qu’il a lui-même contribué à écrire. Et lorsque le rideau tombera, les Sénégalais ne demanderont pas qui a remporté le meilleur duel médiatique, mais qui aura défendu leurs intérêts sans sacrifier leur avenir aux querelles de pouvoir.

Ndiamé SAKHO

Philosophe, Enseignant-Chercheur