Le mois dernier, l’homme le plus riche d’Afrique, le Nigérian Aliko Dangote, était à New York à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies, aux côtés de la star de l’afrobeats Davido, sous un immense écran numérique du Nasdaq à Times Square «Fait au Nigeria. Construit pour le monde», faisant la promotion de la campagne d’introduction en bourse de sa raffinerie de pétrole. Les diasporas africaines ont été appelées à en acheter des parts, alors que son succès est tel que désormais elle aide l’Europe à combler ses importantes pénuries en énergie depuis la fermeture du détroit d’Ormuz.
L’aide en questions
Cet évènement est une réponse puissante aux craintes qui ont suivi la fermeture de l’Usaid, l’Agence de développement américaine, un an auparavant. Ils étaient alors nombreux ceux qui déploraient que cette décision de l’Administration Trump allait plonger l’Afrique dans le désespoir comme à chaque fois que de grands contributeurs, comme la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou la Suède, réduisent la voilure. Selon le Fmi, les budgets bilatéraux destinés à l’Afrique pourraient avoir diminué de 16 à 28% en 2025 par rapport à 2024.
Pourtant, contrairement aux idées reçues, l’aide internationale ne va pas toujours en priorité à l’Afrique. Avant même la suppression de l’Usaid, les trois premiers récipiendaires de l’aide globale américaine étaient l’Ukraine, Israël et la Jordanie. A l’échelle globale, les financements répondent aussi à des priorités géopolitiques, commerciales et stratégiques des pays donateurs. En termes d’efficacité, l’aide n’a jamais sorti un pays du sous-développement, et le niveau d’aide pour l’Afrique a été si faible qu’il n’a jamais pu répondre aux besoins gigantesques en développement du continent, estimés selon la Banque africaine de développement à 1300 milliards à l’horizon 2030 alors que l’aide internationale à l’Afrique se situe seulement à… 36 milliards en 2024.
Ce sont d’abord des Africains qui aident l’Afrique
C’est là que le rôle de la diaspora africaine prend tout son sens. Selon le Fonds international de développement agricole (Fida), les transferts de fonds vers l’Afrique ont atteint environ 124, 2 milliards de dollars en 2025, dépassant largement l’aide publique au développement et les investissements directs étrangers. A ce stade, il est essentiel de souligner que la diaspora africaine ne se trouve pas uniquement à l’extérieur du continent. Contrairement à une perception largement répandue, les migrations africaines sont d’abord intra-africaines. Selon le dernier Rapport mondial sur les migrations, environ 45, 8 millions d’Africains vivaient hors de leur pays de naissance en 2024. Parmi eux, près de 25 millions, soit plus de 54%, résidaient dans un autre pays africain. Les Africains doivent donc être considérés comme des acteurs à part entière du financement de leur propre développement.
Les atouts des transferts de fonds
Contrairement à l’aide traditionnelle, les transferts de la diaspora sont généralement directs, réguliers et relativement résilients face aux crises économiques. Ils soutiennent les ménages, réduisent la pauvreté et financent les besoins essentiels : alimentation, logement, santé et scolarisation des enfants. Ils permettent également aux familles de développer des activités commerciales et entrepreneuriales. Ils constituent enfin une source précieuse de devises, contribuant à soutenir les réserves extérieures et la balance des paiements. Leur principal avantage réside dans leur proximité avec les bénéficiaires et leur capacité à répondre rapidement aux besoins réels des populations.
Transformer les transferts en investissements productifs
L’enjeu est désormais de dépasser le financement de la consommation pour orienter une partie de ces ressources vers la création de richesse durable. Des obligations diasporiques, des fonds d’investissement spécialisés, des partenariats public-privé et des mécanismes de co-investissement pourraient faciliter cette transformation.
Plusieurs expériences illustrent ce potentiel, à commencer par l’offre publique d’actions (Ipo) de la raffinerie Dangote. Cette opération, qui a suscité des souscriptions provenant de 120 pays, illustre l’intérêt de mobiliser l’épargne africaine mondiale au service de grandes ambitions industrielles. En 2018, c’est l’Ethiopie qui a mobilisé 56 millions de dollars d’obligations achetées par les Ethiopiens vivant à l’étranger pour la construction du Grand barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu. De même, le Burkina Faso, avec ses «emprunts patriotiques», vise le même objectif de financement de ses projets industriels d’envergure.
Le numérique, moteur de la dynamique diasporique
On est bien loin du temps où les migrants envoyaient péniblement leurs maigres économies via Western Union aux frais d’envoi prohibitifs vers l’Afrique. Désormais, avec la révolution de la banque mobile, les technologies numériques accélèrent cette transformation. Les plateformes de transfert d’argent, les portefeuilles électroniques et les solutions fintech permettent de réduire les coûts, de faciliter les transactions instantanées et d’améliorer l’inclusion financière.
Il reste maintenant aux Africains d’Afrique de savoir mieux les accueillir pour non seulement bénéficier de ce soutien financier si crucial à la prospérité économique du continent, mais aussi pour transformer la dispersion historique -et subie- de son Peuple en force géostratégique dans un monde de plus en plus fragmenté.
Une force géostratégique en mouvement
Présentes sur les cinq continents, les diasporas africaines recouvrent une réalité diverse, des descendants des survivants de la traite transatlantique aux migrants contemporains. Elles partagent néanmoins une mémoire historique marquée par l’esclavage et ses conséquences, notamment la persistance des discriminations raciales. Tous n’entretiennent pas le même lien avec l’Afrique : pour beaucoup de descendants de l’esclavage, ce lien s’est distendu, voire rompu. Ils n’ont souvent jamais visité la terre des origines. Le prix de la survie et de l’émancipation a été élevé. Le dialogue entre eux est inégal, voire inexistant. Toutefois, une conscience communautaire se développe à travers les associations, les mouvements politiques et les réseaux sociaux, autour d’une aspiration commune à l’égalité.
La diaspora africaine devient ainsi un espace de mobilité, de métissage culturel et d’hybridation, contribuant à la construction de nouvelles identités et à dessiner les contours d’une géopolitique africaine moderne et unique au monde. La recherche des origines par l’Adn, le tourisme de mémoire, notamment au Ghana et au Bénin, le dynamisme économique du continent et la reconnaissance politique de la diaspora, au sein de l’Union africaine et des parlements nationaux (comme au Sénégal où, en 2017, l’Assemblée nationale a adopté une loi actant l’élection de quinze parlementaires issus de la diaspora), favorisent un rapprochement avec l’Afrique. Mais ce mouvement reste à organiser : valorisation des doubles cultures, intégration des personnes qui reviennent s’installer sur le continent et bienveillance de certains gouvernements vis-à-vis de ces populations très «politisées» constituent autant de chantiers pour une véritable reconnaissance de ces Africains de l’extérieur sans lesquels l’unité du continent africain sera vaine.
Directrice Afrique
Atlantic Council
Commentaires (0)
Soyez le premier à réagir.
Se connecter pour commenter