Il y a des indignations qui arrivent à l’heure. Et d’autres qui arrivent avec des années de retard, un communiqué à la main. Celle du parti Pastef cette semaine appartient à la seconde catégorie. Le Bureau politique de ce parti accuse, dans un communiqué en date du 28 octobre 2026, Arona Coumba Ndoffène Diouf, membre du parti Kiiraay, d’avoir appelé à un complot visant à éliminer Ousmane Sonko, et somme le Parquet de Dakar d’agir sans délai.

Disons-le sans détour : si ces propos ont bien le sens que Pastef leur prête, ils sont inadmissibles et relèvent de la Justice, qui ne devrait même pas attendre d’être interpellée. Car pour moins que cela, le Procureur Ibrahima Ndoye a fait preuve d’un zèle incompréhensible. Ainsi, appeler à l’élimination physique d’un homme, fût-il l’adversaire le plus irritant de la République, c’est franchir la ligne qui sépare la politique de la barbarie. Sur ce point, aucune circonstance atténuante, aucune solidarité de camp, aucune immunité de parti présidentiel.

Mais «si» est ici le mot clé. Arona Coumba Ndoffène Diouf conteste cette lecture. Nous avions commis une chronique le 8 août 2026 sur ces mêmes colonnes quand il appelait au retour du septennat. Il affirme que son appel à «arrêter» Sonko visait une opposition politique et démocratique, non une atteinte physique, et demande qu’on remette ses propos dans leur contexte. Le sens exact de ses mots est donc contesté, et c’est le métier d’un magistrat, non d’un communiqué ni d’une chronique, d’établir ce qui a été dit, devant qui et dans quelle intention. Faisons confiance à la procédure, puisque Pastef y invite si bruyamment le procureur de la République.

Deux questions doivent donc rester distinctes : ce que Diouf a réellement dit, et la constance des principes invoqués pour le condamner. La seconde ne dispense pas de répondre à la première. Revenir sur les déclarations passées n’est pas opposer une excuse à une accusation ; c’est demander que la même exigence s’applique à tous.

Pastef est parfaitement en droit de condamner ces propos. Ce qu’il n’est pas en droit de faire par contre, c’est de réécrire l’histoire. En effet, se posent pour Ousmane Sonko et ses partisans la question qui dérange : peut-on aujourd’hui dénoncer la brutalité du discours politique sans interroger sa propre contribution à cette brutalisation ? Mamadou Léopold Mbaye, responsable des jeunesses de la plateforme Taxawu Senegaal de Khalifa Sall, dans deux visuels largement partagés sur les réseaux sociaux, a rassemblé cinquante-sept (57) déclarations attribuées à Ousmane Sonko et à des responsables de Pastef. Les unes plus graves et attentatoires à la cohésion nationale que les autres.

Ce que disent les archives

Mai 2023. Au lendemain de son procès contre Mame Mbaye Niang, Ousmane Sonko annonce depuis Ziguinchor qu’il va «terminer le combat à Dakar» et lance à la jeunesse : soit Macky Sall recule, soit on le déloge du Palais. On peut plaider le contexte, celui d’un opposant que le pouvoir de l’époque poursuivait sans relâche, et ce contexte compte. Mais l’appel est là, public, adressé à des foules, et il porte sur la perspective de déloger un chef de l’Etat démocratiquement élu. Cela s’appelle «coup d’Etat», «appel à l’insurrection».

Novembre 2024. Cette fois, Sonko n’est plus l’opposant traqué. Il est Premier ministre, chef du gouvernement, chef de l’Administration, détenteur de l’autorité publique. En pleine campagne des Législatives, déplorant «zéro arrestation» après des agressions contre des partisans de son parti, il déclare que chaque patriote agressé doit être «proportionnellement vengé», que Pastef exercera son «droit légitime à la riposte», et il ajoute : «Nous allons reprendre le gatsa-gatsa.» Un chef de gouvernement qui annonce que son camp se fera justice lui-même parce que la Justice irait trop lentement : voilà la phrase que la mémoire sélective de Pastef voudrait ranger au rayon des accidents et propos de de campagne. Sauf que durant cette campagne, il enjambera allègrement Barthélemy Dias pour s’en prendre à son père. «Barthélemy est impoli parce que c’est son père qui l’est en premier.»

Juillet 2025. Autre registre, même grammaire. Face au Président Bassirou Diomaye Faye dont il est alors le Premier ministre, Sonko lâche devant les cadres de son parti : «Le Sénégal a un problème d’autorité. Le Président Diomaye doit prendre ses responsabilités.» Il ajoute, dans son propos en wolof, que sinon on le laisse gouverner pour voir. Personne ne prétend qu’il s’agit d’un appel au meurtre. C’est un ultimatum adressé au chef de l’Etat par son propre chef de gouvernement, c’est-à-dire le vocabulaire du rapport de force plutôt que celui des institutions.

Trois dates, trois contextes, un fil : la menace comme méthode, la «riposte» comme programme, la confrontation permanente comme mode de gouvernement. Et ces phrases ne sont pas celles d’un militant anonyme sur les réseaux sociaux. Ce sont celles du chef du parti, aujourd’hui président de l’Assemblée nationale, qui a appelé à «effacer» les médias, qui a traité les opposants de «résidus» et qualifié les acteurs de la Société civile de «fumiers». N’oublions pas que le même Sonko avait appelé à «fusiller» les anciens chefs d’Etat et qu’il en était arrivé à dire que «Macky Sall n’aime pas la Casamance et les Casamançais», et qu’il fallait lui réserver le sort de Samuel Doe (tué et découpé en morceaux).

L’argument de la défense est connu : c’était la campagne, c’était la colère, c’était la réponse à un pouvoir qui avait lui-même usé de la force, c’était des propos sortis de leur contexte. Soit. Mais la colère explique, elle n’excuse pas. Encore faut-il distinguer deux questions : invoquer le contexte d’une déclaration et contester le sens qui lui est attribué. Arona Ndoffène Diouf dit s’être mal fait comprendre ; cette contestation doit être examinée pour elle-même. La règle commune n’est pas d’accorder à tous la même excuse, mais d’examiner avec la même rigueur les mots, leur contexte et leur portée. On ne peut pas réclamer pour soi un examen attentif et le refuser à celui qu’on veut traîner devant le procureur.

La justice, mais pour qui ?

Réclamer l’intervention du Parquet est légitime. Encore faut-il pouvoir dire ce que le Parquet a fait des déclarations d’hier qui, malheureusement, ne déclencheront pas de poursuites judiciaires. Une loi d’amnistie des faits passés entre février 2021 et mars 2024 est passée par là.

La Fontaine l’a écrit il y a plus de trois siècles : selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. Exiger l’application de la loi contre ce militant de Kiiraay est un droit. L’exiger avec l’autorité morale de ceux qui n’ont jamais accepté qu’elle s’applique à eux, c’est un exercice d’équilibriste, pour ne pas dire de la sorcellerie.

Il y a plus grave. Le pouvoir issu de l’alternance de 2024 s’était construit sur une promesse : celle d’une Justice indépendante, qui ne distinguerait plus les amis des adversaires. Cette promesse se mesure précisément dans les dossiers gênants, ceux où les mots dangereux viennent des siens. Dénoncer les propos de l’autre camp ne coûte rien. Accepter que la même loi s’applique à ses propres déclarations, voilà le seul test qui vaille.

Revenons au point le plus lourd soulevé par Mbaye. Le 28 octobre 2024, en pleine période électorale, le siège de Taxawu Senegaal était attaqué et incendié. Cet incendie intervient curieusement après les propos «polémiques» tenus par Abass Fall le dimanche 27 octobre 2024, suite à l’attaque de son convoi à Mermoz-Sacré Cœur, appelant ses militants à «s’armer de couteaux et de machettes pour apporter la riposte». Contrairement au camp de Pastef, Khalifa Ababacar Sall n’a appelé ni à la riposte ni à la vengeance. Il a saisi la Justice et demandé qu’on ne réponde pas à la violence par la violence. Deux ans plus tard, la question posée au Garde des sceaux, Me Moussa Sarr, tient en une ligne : où en est cette enquête ? Que les auteurs et leur instigateur soient identifiés, et que la Justice aille au bout, sans vengeance, sans privilège, sans impunité.

Voilà deux conceptions de la violence politique. La première, celle de Khalifa Sall : la victime s’en remet à l’institution et attend. La seconde, celle de la «riposte proportionnelle» : la victime se fait justice, et gare aux institutions qui ne suivent pas. Le plus cruel est que la seconde a triomphé dans les mots, pendant que la première attend toujours sa réponse dans les faits.

Ne nous méprenons pas. Rien de ce qui précède n’absout Arona Coumba Ndoffène Diouf, s’il est établi que son intention est d’attenter à l’intégrité de Ousmane Sonko. Kiiraay n’a pas à se retrancher derrière un démenti de circonstance ni derrière la solidarité de ses alliés, dont certains ont déjà volé à son secours : la parole d’un cadre du camp présidentiel engage ce camp. Que le Parquet instruise, que la procédure aille à son terme et que le résultat soit rendu public.

Le reproche n’est d’ailleurs pas isolé. La présidente des femmes de l’Apr, Néné Fatoumata Tall, a jugé les propos de Diouf graves tout en dénonçant l’«amnésie sélective» de Pastef. On me dira que la source est partisane, et c’est vrai. Mais l’argument ne devient pas faux parce que l’adversaire le formule : il l’est ou il ne l’est pas, et les archives de Pastef tranchent.

Mais la même exigence vaut pour tous, et c’est le sens de la phrase qui circule : condamner aujourd’hui ne doit pas faire oublier hier. Un parti qui découvre l’horreur des menaces le jour où elles le visent n’a pas de principes, il a des intérêts. La République n’a que faire d’une indignation à géométrie variable.

La brutalisation du débat public n’est pas née cette semaine, et elle n’a pas un seul auteur. Mais elle a des responsables identifiables, dont le ton a donné permission à tous les autres. Quand le chef dit «riposte», la base entend «autorisation». Quand il dit «ou je les prendrai», ses lieutenants entendent «tout est permis». Si les propos prêtés à Diouf sont avérés, ils s’inscrivent dans un climat que Pastef a contribué, et pas modestement, à installer.

Regarder hier pour mieux voir demain

Il reste une dernière question, celle que pose Léopold Mbaye en conclusion : quel niveau de responsabilité devons-nous désormais exiger de tous nos responsables politiques ? La réponse tient en peu de mots. Le même pour le pouvoir que pour l’opposition, le même pour Pastef que pour Kiiraay, le même hier que demain. Une exigence qui change selon le camp n’est pas une exigence, c’est une tactique politicienne.

La politique n’est pas une guerre. Elle n’est ni le «gatsa-gatsa» qui se transforme en «gâte-ça gâte-ça» ni un jeu de combat où l’on mesure sa force sur le corps de l’adversaire. Elle est une confrontation d’idées, de bilans et de projets, dans le strict respect de l’Etat de Droit. On peut être des adversaires déterminés sans devenir des ennemis. Le débat public sénégalais a besoin de contradicteurs exigeants, pas de procureurs improvisés ni de milices verbales, d’où qu’elles viennent. Il a besoin de principes que l’on applique d’abord à soi-même.

Pastef peut condamner. Pour être crédible, il doit aussi se regarder dans le miroir de ses archives. Le jour où Ousmane Sonko demandera, sans qu’on le lui demande, pardon aux Sénégalais pour tout le mal qu’il a engendré dans l’espace public, il aura enfin le droit de donner des leçons de retenue. D’ici là, qu’on nous laisse condamner les menaces d’aujourd’hui et nous souvenir de celles d’hier.

Le Sénégal mérite mieux qu’une morale à deux vitesses et une indignation à géométrie variable.