Il existe une phrase que nous prononçons chaque soir sans l’entendre : «On n’y peut rien.» Devant le journal télévisé, devant les auditions d’une commission parlementaire où l’incompétence le dispute parfois au grotesque. On la dit, on soupire, on éteint. Le lendemain, on recommence.

C’est cette phrase que Catherine Dorion prend au sérieux dans Le courage et la joie, traverser la tempête fasciste sans perdre le Nord, paru au printemps chez Lux. Catherine Dorion a été comédienne, slameuse, puis députée de Québec solidaire à l’Assemblée nationale du Québec, de 2018 à 2022. On l’y a notamment remarquée pour un sweat à capuche jugé contraire au décorum. Elle a quitté la politique institutionnelle avec une connaissance intime de la manière dont le pouvoir capte l’attention et use ceux qui la lui donnent.

Son livre a pour toile de fond l’année 2025. Le 20 janvier, Donald Trump revient à la Maison Blanche. Le jour même, il gracie ou commue les peines de près de mille cinq cents personnes poursuivies pour l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021. En mars, il invoque une loi de 1798 sur les «ennemis étrangers» pour expulser des Vénézuéliens vers une prison géante du Salvador. Harvard voit ses financements fédéraux gelés. A partir de juin, la Garde nationale est déployée à Los Angeles contre l’avis du Gouverneur de Californie, puis à Washington. Des troupes sont ensuite envoyées vers Chicago et Portland. Chacune de ces décisions a fait scandale quelques jours. Mises bout à bout, elles dessinent ce que Catherine Dorion décrit : une accoutumance.

Ces mêmes mois montrent aussi que les contre-pouvoirs peuvent tenir. Des juges fédéraux ont empêché l’envoi de la troupe à Chicago et Portland. En décembre 2025, la Cour suprême a estimé que le gouvernement n’avait pas fourni de base légale pour l’envoyer à Chicago. Quelques jours plus tard, Donald Trump annonçait le retrait de la Garde nationale de Chicago, Los Angeles et Portland.

Pour comprendre cette accoutumance, Catherine Dorion remonte le temps. Son livre s’ouvre à Perm-36, ancien camp du Goulag dans l’Oural. Puis elle convoque des témoins. Sebastian Haffner, jeune juriste berlinois, raconte qu’en 1933, les cinémas restaient ouverts et les rendez-vous galants honorés pendant que la dictature s’installait rue après rue. Margarete Buber-Neumann, communiste allemande déportée au Goulag par Staline, fut livrée en 1940 à la Gestapo, puis internée à Ravensbrück. Deux tyrannies, une même femme. Leur leçon commune : les régimes autoritaires prospèrent aussi grâce à la docilité ordinaire et à la difficulté de croire que le pire est en train d’arriver.

La thèse de Catherine Dorion tient en une image. Notre énergie, notre attention et notre volonté forment un petit empire intérieur, le seul territoire qui nous appartienne vraiment. C’est ce territoire que convoitent les apprentis autocrates. Ils ont besoin de notre peur et de notre colère, et plus encore de notre fatigue. Le citoyen qui fait défiler son fil d’actualité à minuit, sans savoir quoi faire de ce qu’il apprend, se détourne plus facilement de la vie publique. Ce qui scandalisait lundi amuse mardi, puis lasse mercredi.

Le phénomène dépasse les Etats-Unis. Au Salvador, Nayib Bukele, qui a accepté de détenir dans ses prisons des personnes expulsées par l’Administration Trump, a fait adopter en juillet 2025 une réforme constitutionnelle autorisant la réélection présidentielle indéfinie. En Allemagne, l’Afd a franchi un nouveau seuil le 6 septembre 2026 en remportant 43, 8% des voix aux élections régionales de Saxe-Anhalt, dans l’Est du pays, plus du double de son score de 2021. Au Portugal, Chega est devenu le deuxième parti en nombre de sièges lors des Législatives de mai 2025, avec 60 députés. En France, le Rassemblement national, héritier du Front national fondé en 1972 autour de Jean-Marie Le Pen et auquel participèrent notamment d’anciens Waffen-SS, voit Marine Le Pen créditée d’environ 35% des intentions de vote au premier tour de la prochaine élection présidentielle.

Faut-il appeler tout cela fascisme ? Robert Paxton, grand historien du fascisme et de la France de Vichy, a longtemps refusé ce mot pour Donald Trump. Il a changé d’avis après l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021. Le livre appelle toutefois deux objections. La première porte sur l’analogie qu’il propose entre le lien au chef autoritaire et l’emprise des violences conjugales ou des sectes. Elle éclaire la sidération, mais elle risque de réduire les électeurs au rang de victimes. Le déclassement, la défiance envers les institutions, le sentiment de ne plus être représenté méritent d’être entendus pour eux-mêmes.

La seconde porte sur la réponse de Catherine Dorion, d’abord morale : rester vigilant, protéger ses liens, occuper l’espace de sa conscience. Elle s’appuie sur Václav Havel et son Pouvoir des sans-pouvoir. Or, l’histoire de Havel montre que la conscience individuelle prend une portée politique quand elle rencontre une organisation : la Charte 77, puis le Forum civique de novembre 1989, avec ses comités, ses réunions, ses grèves. Haffner, lui, n’a trouvé aucun collectif auquel adosser sa décence. Il a fini par émigrer. Le courage intime est un point de départ. Il devient une force quand il trouve un syndicat, une association, une rédaction indépendante, un tribunal qui tient bon. Les juges américains de 2025 en ont donné un exemple. Je pense aussi aux juges sénégalais du Conseil constitutionnel, qui ont censuré des dispositions législatives adoptées par la majorité Pastef à l’Assemblée nationale. Ces décisions rappellent qu’une majorité élue reste soumise aux limites constitutionnelles de son pouvoir, même lorsqu’elle manifeste des tendances à s’affranchir de ces limites et que ses pratiques nourrissent des inquiétudes quant à une dérive autoritaire.

Dakar n’est pas Washington, pas plus que Paris n’est Berlin. Chaque société doit examiner ces mécanismes à partir de sa propre histoire. Mais partout, la question se pose de la même manière : à quel moment finissons-nous par accepter ce qui, quelques années plus tôt, nous aurait révoltés ?

Combien de soirs avons-nous cédé notre petit empire à ceux qui prospèrent sur notre épuisement ? Havel parlait de «vivre dans la vérité». Catherine Dorion répond par le courage et par la joie, une joie qui naît des liens et de l’action partagée. L’espoir consiste alors à comprendre une chose simple : rien ne changera durablement sans que nous y prenions part.

Par Birane DIOP