1. L’exigence de vérité face à l’asphyxie du débat politique

Il arrive dans la vie d’une Nation, un moment solennel où le silence cesse d’incarner une forme de sagesse pour devenir une posture de démission passive. Nous traversons précisément l’un de ces tournants décisifs où la réserve coupable s’apparente à une complicité face à la dégradation de notre vouloir-vivre ensemble. Le Sénégal se trouve aujourd’hui confronté à des tensions économiques asphyxiantes, à des précarités sociales grandissantes et à un essoufflement institutionnel inquiétant. Cependant, le débat public contemporain reste otage de querelles d’ego stériles, de calculs d’appareils et d’affrontements obsessionnels autour des moyens financiers du pouvoir. Pendant que la scène médiatique se focalise sur ces luttes de faction, le pays réel subit une détérioration quotidienne de ses conditions d’existence.

Dans nos villes comme dans nos campagnes, les familles luttent péniblement contre la hausse démesurée du coût de la vie. Une jeunesse qualifiée et pleine d’énergie cherche désespérément des emplois dignes, pendant que les entreprises locales ploient sous des contraintes structurelles majeures. Nos enseignants et nos étudiants attendent une refondation intégrale d’un système éducatif en perte de repères. De même, nos structures de santé manquent cruellement de moyens pour soulager la souffrance des populations. Dans de nombreuses localités de l’intérieur, les citoyens réclament encore l’accès aux services élémentaires que sont l’eau potable, l’électricité, des routes pratiquables et une sécurité durable. Face à ce contraste saisissant entre l’agitation politique et la détresse populaire, une interrogation fondamentale doit désormais guider notre conscience collective : que faisons-nous réellement pour le Sénégal ?

2. La primauté des institutions et la responsabilité républicaine

Notre République possède une trajectoire démocratique remarquable, bâtie grâce aux efforts conjugués de plusieurs générations de citoyens et d’hommes d’Etat. Depuis l’accession à la souveraineté internationale, notre pays a su édifier des institutions solides et ancrer progressivement une tradition d’alternance pacifique. Nous devons reconnaître en toute honnêteté que cette trajectoire a été marquée par des erreurs, des disparités criantes et des faiblesses structurelles. Toutefois, nous avons le devoir impérieux de protéger cet héritage démocratique contre les dérives du sectarisme et des ambitions personnelles. Ce patrimoine institutionnel constitue le bien commun de l’ensemble des Sénégalais et ne saurait servir de monnaie d’échange dans des rivalités politiciennes.

La tension continuelle observée entre l’Exécutif et le Législatif exige de notre part une analyse lucide et exigeante. Si la séparation des pouvoirs et le contrôle parlementaire garantissent l’équilibre de la République, ils ne doivent en aucun cas dégénérer en une guerre d’usure institutionnelle. Le Parlement doit exercer sa mission de contrôle avec rigueur, le gouvernement doit conduire les affaires publiques avec efficacité, et la Justice doit dire le Droit en toute indépendance. Lorsque les organes de l’Etat deviennent le théâtre d’affrontements personnels ou de rivalités pré-électorales, la collectivité nationale subit directement les conséquences de cet alourdissement institutionnel.

3. La transparence financière et les urgences du pays réel

La gestion des finances publiques suscite légitimement des attentes élevées en matière de transparence et de redevabilité. Si les mécanismes de financement de l’Etat répondent à des nécessités opérationnelles historiques, une République moderne exige une clarification rigoureuse des règles de gouvernance. L’argent public doit être scrupuleusement tracé, contrôlé et orienté vers la satisfaction de l’intérêt général. La transparence ne doit effrayer que ceux qui s’éloignent de la vertu républicaine. En revanche, nous ne devons pas laisser les controverses financières monopoliser l’intégralité du débat national. Pendant que les élites politiques se déchirent sur la gestion des fonds, les défis de la création de richesses, du soutien aux entreprises et de la modernisation agricole restent en souffrance.

Il apparaît évident que les calculs politiques actuels se projettent déjà vers l’échéance présidentielle de 2029. Cependant, les Sénégalais affrontent les réalités éprouvantes de l’année 2026 et ne peuvent pas suspendre leurs exigences vitales pendant trois années supplémentaires. L’action politique doit se définir par la prise en charge immédiate des souffrances actuelles plutôt que par la préparation exclusive des futures campagnes électorales. Un jeune en quête d’avenir, une mère de famille confrontée à la cherté du panier de la ménagère ou un entrepreneur menacé de faillite attendent des réponses concrètes dès aujourd’hui. C’est pourquoi nous devons replacer impérativement les urgences du pays réel au cœur des priorités gouvernementales.

4. Une refondation éducative et socio-économique ambitieuse

Parmi les chantiers prioritaires de la transformation nationale, la refondation de l’école républicaine occupe une position stratégique incontournable. Nous ne saurions bâtir une souveraineté économique et culturelle solide sans investir massivement dans la transmission des savoirs. L’école sénégalaise doit garantir la maîtrise absolue des compétences fondamentales que sont la lecture, l’écriture, le calcul et le raisonnement critique. Elle doit également orienter sa formation vers les technologies d’avenir, notamment les sciences, l’Intelligence artificielle, l’ingénierie et l’entrepreneuriat. Enfin, cette institution doit revaloriser la fonction enseignante et inculquer aux jeunes générations le sens de l’éthique, du civisme et du bien commun.

Le développement du Sénégal exige un modèle économique productif, souverain et équitablement réparti sur l’ensemble du territoire. Nous devons moderniser notre agriculture, valoriser nos ressources naturelles au profit du tissu industriel local et faciliter l’accès des petites entreprises aux financements structurants. Cette dynamique d’émergence doit impérativement dépasser la seule région de Dakar pour irriguer l’ensemble de nos départements. Le département de Rufisque, à l’instar des autres terroirs de notre pays, possède un potentiel économique, industriel et culturel remarquable qui mérite d’être pleinement valorisé au lieu d’être réduit à un simple réservoir électoral.

5. Pour un nouvel engagement citoyen et un projet de société d’avenir

Nous devons impulser une nouvelle dynamique démocratique fondée sur la participation active des citoyens à la gestion des affaires publiques. L’exercice de la citoyenneté ne saurait se limiter à l’acte de vote lors des consultations électorales. Les collectivités territoriales doivent promouvoir des mécanismes d’élaboration budgétaire participative et organiser des concertations régulières avec les Forces vives de la Nation. Les jeunes, les femmes, les acteurs économiques, les universitaires et la diaspora doivent devenir des copartenaires à part entière dans la définition des politiques publiques. La démocratie gagne en maturité lorsqu’elle privilégie la recherche de compromis constructifs plutôt que la confrontation systématique entre les blocs politiques.

Le Sénégal doit dépasser la logique stérile de l’affrontement partisan et du rejet de l’autre. La majorité silencieuse de notre pays se compose de citoyens travailleurs, d’enseignants dévoués, d’agriculteurs, d’entrepreneurs et d’étudiants qui aspirent simplement à la paix, à la justice et au progrès. Ces hommes et ces femmes contribuent quotidiennement à l’effort national, loin de l’agitation médiatique. C’est à cette majorité civique qu’il convient de redonner la parole afin de construire une alternative politique fondée sur le travail, le mérite, la transparence et le respect scrupuleux de nos institutions.

En définitive, la question «Et le Sénégal dans tout ça ?» doit devenir le filtre à travers lequel chaque décision publique, chaque loi et chaque engagement politique doivent être évalués. Le Sénégal demeure infiniment plus grand que nos partis, nos ambitions individuelles et nos échéances électorales. Il nous appartient de nous rassembler autour de cet idéal pour transmettre aux générations futures une République stable, prospère et fidèle à ses valeurs de démocratie et de justice sociale.

Amadou MBENGUE dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal