La dette publique sénégalaise est devenue l’une des grandes questions de notre avenir collectif. Elle ne concerne pas seulement les économistes, les banquiers ou les responsables du ministère des Finances. Elle touche directement le quotidien des Sénégalais, le financement des écoles, le fonctionnement des hôpitaux, l’emploi des jeunes, le pouvoir d’achat des familles et la capacité de notre pays à investir dans son développement.
Le Sénégal se trouve aujourd’hui à un tournant. Après la réévaluation de son endettement et les difficultés qui ont suivi la révélation de données financières antérieurement sous-déclarées, les autorités ont engagé une démarche de traitement de la dette. Un accord préliminaire avec les services du Fonds monétaire international porte sur un financement de 2, 2 milliards de dollars, tandis que des discussions sont en cours avec les créanciers. Selon les informations rapportées par Reuters, le Sénégal souhaite parvenir à un accord de principe avec ses créanciers officiels et les détenteurs d’obligations d’ici décembre 2026. Le Fmi s’est montré optimiste, tandis que les autorités américaines ont exprimé le souhait de voir le processus aboutir en moins d’un an. Ces échéances témoignent de l’importance du dossier, mais elles ne garantissent pas encore son issue.
L’urgence est donc réelle. Mais l’urgence ne doit pas conduire à confondre vitesse et précipitation, ni à considérer qu’un accord financier est nécessairement un bon accord parce qu’il permet de gagner du temps.
La question essentielle n’est pas seulement de savoir comment le Sénégal remboursera sa dette. Elle est aussi de savoir à quel prix économique et social il pourra le faire.
Un pays ne peut durablement redresser ses finances publiques en fragilisant les populations dont il est censé protéger les intérêts. La soutenabilité de la dette doit être appréciée à partir de la capacité de remboursement du pays, mais aussi de sa capacité à maintenir les services essentiels, à soutenir la production et à préparer l’avenir.
Une dette peut être financièrement réaménagée tout en demeurant socialement insoutenable si les efforts exigés se traduisent par une dégradation de l’école publique, un accès plus difficile aux soins, un recul des investissements productifs ou une pression supplémentaire sur les ménages les plus modestes.
Le redressement budgétaire ne doit donc pas devenir un exercice comptable déconnecté de la réalité nationale.
Il faut, à cet égard, distinguer plusieurs notions souvent confondues dans le débat public. Le réaménagement des échéances permet de modifier le calendrier des remboursements. Une restructuration peut aller plus loin et modifier les conditions de la dette, selon les modalités négociées. Un nouveau financement, même important, ne constitue pas en lui-même une solution définitive si le pays reste incapable de faire face à ses engagements futurs sans compromettre son développement.
Le Sénégal doit négocier avec sérieux, compétence et fermeté. Il doit tenir compte des intérêts légitimes de ses créanciers, mais il ne saurait oublier que sa première responsabilité est envers sa population. Les créanciers défendent leurs placements ; les autorités sénégalaises doivent défendre l’intérêt général.
Cette exigence suppose une négociation transparente. Les citoyens ont le droit de comprendre les options étudiées, les engagements envisagés et les conséquences possibles des différentes solutions. Il ne s’agit pas de rendre publiques des informations confidentielles susceptibles de compromettre les discussions. Il s’agit de faire en sorte que la confidentialité nécessaire à la négociation ne devienne pas une absence de redevabilité démocratique.
Les autorités doivent notamment expliquer les objectifs poursuivis, les concessions éventuelles, les risques assumés et les garanties recherchées pour préserver les intérêts du pays. Elles doivent également préciser les mécanismes qui empêcheront la reconstitution d’un endettement incontrôlé.
Car la crise actuelle ne peut être traitée uniquement comme une difficulté de trésorerie. Elle pose une question plus profonde : celle de la qualité de la gouvernance publique. La fiabilité des comptes, la sincérité des informations financières, le contrôle parlementaire, la transparence des engagements et la responsabilité des décideurs sont indispensables à la restauration de la confiance.
La confiance ne se décrète pas. Elle se construit par des faits vérifiables, des institutions solides et des pratiques qui rendent plus difficile la répétition des erreurs du passé.
Mais la transparence ne suffira pas si elle n’est pas accompagnée d’une transformation de notre modèle économique. Le Sénégal ne peut continuer à rechercher des financements pour combler ses besoins sans renforcer suffisamment les activités qui créent durablement des richesses. Il doit élargir sa base productive, soutenir les petites et moyennes entreprises, moderniser l’agriculture, développer la transformation locale, investir dans la formation professionnelle et créer des emplois décents.
L’exploitation des ressources naturelles doit également contribuer davantage au développement national, dans le respect des règles de transparence et de bonne gestion. Les revenus tirés de ces ressources ne doivent pas seulement répondre aux besoins immédiats du budget. Ils doivent préparer l’après-pétrole et l’après-gaz, renforcer les infrastructures utiles et améliorer les capacités productives du pays.
La mobilisation des recettes publiques constitue un autre chantier majeur. Il est légitime de lutter contre la fraude fiscale, l’évasion fiscale et les dépenses injustifiées. Il est également nécessaire d’améliorer le rendement de l’administration et de mieux contrôler les marchés publics. Mais cet effort doit être équitable. Il ne peut reposer principalement sur les ménages modestes, les petits commerçants ou les entreprises qui respectent déjà leurs obligations.
La justice fiscale exige que chacun contribue selon les règles et que les ressources collectées soient utilisées de manière efficace, contrôlable et utile à la collectivité.
Dans cette perspective, le budget doit être considéré comme un instrument de transformation sociale, et non comme une simple liste de dépenses à réduire. Les dépenses d’éducation, de santé, de formation, de protection sociale et d’investissement productif doivent être examinées en fonction de leur utilité pour la population et de leur contribution au développement. Les économies nécessaires doivent viser en priorité les gaspillages, les dépenses peu efficaces et les pratiques qui affaiblissent la qualité de l’action publique.
Il faut aussi mesurer les conséquences des choix budgétaires sur les générations futures. Une politique qui équilibre momentanément les comptes, mais prive les jeunes de formation, de perspectives d’emploi et de possibilités d’entreprendre, ne peut être considérée comme une réussite complète. De même, un pays qui réduit ses investissements essentiels pour honorer ses échéances financières risque d’affaiblir précisément les capacités qui lui permettraient de rembourser demain.
La discipline budgétaire est nécessaire. L’austérité aveugle ne saurait constituer une politique de développement.
Le débat sur la dette doit donc dépasser les affrontements partisans et les déclarations de circonstance. Il ne s’agit ni de minimiser la gravité de la situation ni d’attribuer indistinctement toutes les responsabilités aux autorités actuelles. Il s’agit d’établir les faits, de situer les responsabilités sur la base de preuves et de définir des solutions durables. La gestion d’une dette héritée engage les autorités présentes, tout comme les décisions prises aujourd’hui engageront les gouvernements et les générations de demain.
Il faut, pour cela, rendre compte régulièrement des progrès des négociations, publier les informations budgétaires utiles, renforcer le contrôle des engagements publics et associer les institutions représentatives ainsi que les forces sociales à la réflexion sur les choix majeurs. Les citoyens doivent pouvoir suivre l’utilisation des ressources et vérifier si les sacrifices demandés produisent des résultats.
Au fond, la véritable souveraineté économique ne consiste pas à refuser toute négociation avec les partenaires financiers. Elle consiste à pouvoir négocier sans perdre la maîtrise de ses priorités nationales. Elle exige une administration crédible, des finances publiques transparentes, une économie productive et des institutions capables de protéger l’intérêt général.
Le Sénégal doit donc obtenir un accord qui rétablisse progressivement la soutenabilité de sa dette, limite les risques financiers et préserve les moyens indispensables à son développement. La réussite ne se mesurera pas uniquement à la signature d’un document ou au déblocage d’un financement. Elle se mesurera aussi à la capacité du pays à payer ses engagements sans abandonner ses priorités sociales, à investir sans accumuler de nouvelles fragilités et à rendre compte de ses choix aux citoyens.
Négocier aujourd’hui est une nécessité. Préserver l’avenir est une obligation.
La dette ne doit pas devenir une chaîne qui immobilise le Sénégal, mais un problème à résoudre pour lui permettre de reprendre le chemin du développement. Le redressement financier n’a de sens que s’’il ouvre des perspectives à la population. Le véritable succès sera celui qui rétablit la confiance des partenaires tout en renforçant la confiance des Sénégalais dans leurs institutions et dans leur avenir.
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal
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